L'Aubrissòt Sens Nom, conte

PETITS ET GRANDS,
vous êtes-vous jamais demandé pourquoi les fabulistes d'ici et d'ailleurs ont toujours préféré ne pas appeler un chat un chat et un homme un homme ?

Pourquoi ont-ils toujours préférer remplacer tel homme par tel animal, au risque de ne pas être compris ?
Ecoutez donc cette histoire et si vous ne la comprenez pas ce n'est pas grave, la vie vous offrira d'autres occasions de pouvoir la méditer.
(il appelle) Rei Leon ! Rei Leon !
(au public) Excusez ! Il préfère qu'on lui parle un langage royal...
(il re-appelle) Roi Lion !
(le Roi Lion entre accompagné de son lionceau, se promenant et admirant la nature environnante...)
(au public) Oc, l'avetz aquì lo Rei Leon, en trin de se passejar ambe son eiritièr. Coma es un grand rei assabanta son filh sus l'ecologia...

Le Roi Lion : Admire petit, admire mon royaume. N'y poussent que des fleurs superbes et des arbres légendaires et vigoureux. Apprends leurs noms ! Celui-ci est un baobab...
Le lionceau : (répétant) Un ba-o-bab.
Le Roi Lion : Celui-là un fromager...
Le lionceau : Un fro-ma-ger.
Le Roi Lion : Et là, un palmier...
Le lionceau : Un pal-mier.

Le conteur : (au public) Ils passent devant un arbrisseau malingre, épineux, aux fruits noirs et acides. Pourquoi le lion passe-t'il sous silence son nom ?

Le lionceau : (désignant l'arbrisseau) E aquel d'aqui, cossi qué se dìs ?
Le Roi Lion : (surpris puis autoritaire) Comment cela se dit ? De un, tu apprendras que cela ne se dit pas en patois car le patois ne sait pas dire grand chose.
De deux, tu sauras que cet arbrisseau ne mérite pas d'avoir un nom. Il est piquant, laid, inutile : il est sans nom ! Et comme il n'a pas de nom, il n'a pas d'intérêt. Et comme il n'a pas d'intérêt, j'ai décidé que lui et ses semblables soient arrachés. Qu'ils disparaissent de tout mon royaume !

Le conteur : (au public) Aquela decision aguèt fòrça de lei. Aqueles aubrissòts magrinèls, espinoses, als fruches negres e amarguents fugueron fòra-bandits, desrabats, cramats. Se ne parlèt pas jamai. E mai mai se parlèt pas mai de patoès. Es per aquò que contunhi en lenga de lion...
Quelques années après, une épidémie cruelle infesta la brousse. De nombreux animaux moururent et le premier des lionceaux fut atteint par le mal. Le Roi Lion sombra dans une tristesse infinie. Dans une conférence de presse qui mobilisa toutes les antennes, tous les satellites et tous les tam-tam de brousse, il déclara...

Le Roi Lion : Moi, le Roi Lion en personne, partagerais mon royaume avec celui qui parviendra à sauver mon héritier.

Le conteur : Aussitôt le palais royal fut assailli par toutes sortes d'animaux...
(Tour à tour, le conteur mime les animaux accourus.)
La gazelle : Moi, la gazelle, je lui donne tous les plus beaux fruits de la savane.
Le crocodile : Moi, le crocodile, je lui offre toutes les plus jolies fleurs du marigot.
Le singe : Moi, le singe, je dépose à ses pieds toutes les pierres les plus précieuses.
Le conteur : (au public) Et défilèrent également, l'éléphant, le rhinocéros, la mouche Tsé-tsé... Tous défilèrent, prodiguèrent conseils et remèdes mais aucune de ces médecines ne parvint à vaincre le mal. Le premier lionceau du royaume agonisait.

La tortue : (heurtant la porte du palais) Toc-toc-toc !...
Le Roi Lion : Qui va là ?
La tortue : La tortuga.
Le Roi Lion : Qui ?
La Tortue : La tortuga .
Le Roi Lion : La tortue ! De quel droit t'autorises-tu à parler une langue inconnue ?
La tortue : Que chaut la lenga se sap lo sicret !
Le Roi Lion : Que dit-elle ? Qu'on la chasse !
La tortue : (s'en allant) Domatge per vòstre dròlle...
Le Roi Lion : Mon enfant ! Hep, reviens !
La tortue : Què voletz a la fin : qué me n'ane o qué tòrne ?
Le Roi Lion : Je ne veux qu'un seul mot : le nom du miracle qui sauvera mon fils !
La Tortue : Lou carsinòfli.
Le Roi Lion : Quoi ?
La tortue : Lou carsinòfli.
Le Roi Lion : Je t'interdis ! Dis le en langage royal !
La tortue : En lengatge reial, aquela planta a pas gès de nom.
Le Roi Lion : (surpris) Cette plante n'a pas de nom en ma langue ?
La tortue : Non ! A pas drech de ciutat.
Le Roi Lion : Alors je déclare cette plante hors la loi .
La tortue : (repartant) S'es aital, adiussiatz !
Le Roi Lion : (vociférant) Gardes, ramenez moi cette tortue !
La tortue : Cridatz pas, soi pas encara partida.
Le Roi Lion : Ne fais pas l'impertinente ! Cours me chercher cette chose et j'en jugerai. N'oublie pas que si elle est sans effet, tu y perdras ta tête.
La tortue : E se marcha plan, es qu'aurai la mitat de vòstre reialme ?
Le Roi Lion : On verra...
La tortue : On ne verra rien car « lou carsinòfli » est cet arbrisseau malingre, laid, épineux, aux fruits noirs et acides que vous avez fait disparaître de tout votre territoire. Il n'existe plus mais demeure son esprit. Cet esprit n'a que faire de la moitié de votre royaume. Par contre, il lui importe beaucoup que vous renonciez au pouvoir.

Le conteur : La fable ne dit pas si le roi préféra renoncer à son pouvoir ou à son lionceau... La fable dit quand même que la tortue avait raison : l'arbrisseau avait disparu mais son esprit restait encore présent. Car la morale de la fable ajoute : « l'esperit fa la planta del meteisse biais que la fonccion farga l'organa. »

C. Alranq