Rugby, sketch

Pour la Médiathèque de PORNICHET - Coupe du monde 2007
RUGBY CLUB VILLAGE

 

Trente ans  qu'on n'avait pas rechaussé les crampons ! Trente ans !
Pour la plupart, nous ne nous étions jamais revus... C'est fou l'habileté de la vie à disperser ce qu'elle avait réussi à rassembler... Et elle avait eu bonne main, la vie, de rassembler sous le même maillot, 15 jeunes gens de notre âge !
Cela n'avait duré que quelques années, entre l'âge poussin et l'âge sénior, mais cela remplissait déjà toute notre existence.
Trente ans que l'on s'était quittés mais jamais ne nous avait quittés le souvenir du Rugby Club Village.

C'est l'Anguille qui avait eu l'idée de nous réunir à nouveau. L'Anguille, c'était le seizième doigt de la même main. Jamais il n'avait été au charbon sur le terrain, mais jamais personne n'avait su tenir mieux que lui le banc de touche, l'huile camphrée, le coupe-citron et l'éponge-miracle.
De nous tous, c'était le seul qui n'avait pas quitté le village, alors que la mode était de le fuir pour ne pas «finir sur une voie de garage ».

« Salut les mecs, on se retrouve à Toussaint pour fêter les 30 ans de quand nous avons raccroché les crampons. Soyez en bourre ! On va te leur filer une avoinée à ces jeunots qui n'ont pas su maintenir au plus haut les couleurs du Rugby Club Village.  Signé : l'Anguille. »

Il avait suffi d'une lettre aussi laconique pour réveiller en nous la flamme des grands jours. « Ah ! tu te souviens ?... » : c'était le mot de passe qui revenait chaque fois qu'un vieux crampon croisait un vieux crampon de « il-était-une-fois-dans-le-sud ».
« Ah tu te souviens ! »
C'est vrai que nous étions une bande de lions prêts à crever pour pas un rond, au seul renom du clocheton qui avait bercé le tous-les-jours de notre enfance.

L'Anguille se régalait de jeter de l'huile sur le feu. Chaque semaine, un petit mot venait nous relancer : une bafouille pour entrevoir le pré-programme, une bafouille pour pressentir un possible sponsor, une bafouille pour préciser que tout serait fourni : équipement, hébergement, troisième mi-temps, une bafouille pour annoncer que le match serait en nocturne et de haute virilité, donc qu'il était recommandé à nos moitiés de ne pas nous accompagner.
Toutes ces bafouilles prirent le nom du ballon de rugby : la Béchigue. La Béchigue numéro 1, la Béchigue numéro 2, la Béchuigue n° 10,... 15 !

C'est la Béchigue n° 7 qui nous a le plus impressionnés. Ce n'était pas un simple recto-verso sponsorisé « la Requinque » mais un CDrom « le haka des vieux crampons ». L'Anguille envoyait à chaque vétéran du Rugby Club Village une chorégraphie à apprendre par cœur pour le jour J. Quand ma femme l'a visionnée, elle a cru voir un entraînement d'Al Quaïda.
(Je ne vous le rejoue pas, car j'aurais peur de vider la salle et les organisateurs ne seraient pas contents.)
A la Béchigue n° 3, l'Anguille nous avait demandé une photo d'identité type photomaton avec... (je cite) « l'expression la plus hard qui soit ». Aussi à la Béchigue n° 15, nous ne fûmes pas étonnés de recevoir le programme définitif avec nos bouilles en position rugby-topographique : 3-2-3-2-4-1.
Bon dieu ! ce fut le choc, la preuve irréfutable que les copains avaient visionné le CD et qu'ils s'étaient soumis à un entraînement forcené. Un simple regard de ma femme l'a convaincue : elle ne me suivrait pas.
Néanmoins, le programme était alléchant, sur papier glacé de première classe, sponsorisé « la Requinque » sans précision sur la nature sociale du sponsor, mais « la Requinque », « la Requinque »... à chaque page : la Requinque. Une seule bévue : aucune information sur l'équipe que nous allions affronter.

Et le jour J arriva : la Toussaint ! Allez savoir pourquoi l'Anguille avait choisi ce jour-là ?
Le rendez-vous était fixé à 16 heures au stade, pour attaquer le match à la tombée de la nuit et l'achever par une troisième mi-temps grandiose : « Nuit totale » avait prédit l'Anguille.

Trente ans ! Et tout d'un coup : « lo pais », le stade, 15 diables de copains... Et ? ? ?
Dis, l'Anguille, tu as fait venir la télévision ?
Le câble, con ! Faut être bons.
Tu ne nous as toujours pas dit l'équipe que l'on va s'envoyer ?
- Des champions... Mais plus je vous vois, plus je m'aperçois qu'au poids, on leur fout déjà plus d'une tonne dans la vue. Allez les petits !
L'objectivité eût voulu qu'il nous dise : « Allez les papis ! » Mais nous n'allions pas nous laisser baver sur les poils blancs de nos moustaches. Nous avons même refusé le verre de l'accueil : « Pas d'alcool avant la compétition ! »
Bravo ! s'est exclamé l'Anguille. On se rattrapera à la troisième mi-temps et c'est mieux pour le test anti-doping.
Quoi ? Tu veux nous faire passer un contrôle anti-dopage ?
Notre victoire doit être sans appel, répond l'Anguille en nous entraînant au club-house où un laborantin badgétisé « la Requinque » nous fait pisser dans une éprouvette sur un air de John Lenon.

Puis, naturellement, nous avons rejoint les vestiaires... une place pour chaque chose : les crampons, les maillots, les chaussettes, les flottants et l'Anguille qui se régalait de nous camphrer les guiboles, de nous « dolpiciser » le poil, de nous « customiser » le moral : « Les petits, plus je vous touche, plus je me dis : le rugby, il n'y a que ça pour ne pas vieillir ! »
- Hep ! Ils arrivent.
Tout le vestiaire bascule sur le seuil et nous voyons arriver un autobus flambant neuf «la Requinque », accompagné par une pena jouant un air de Carmen... Et les tribunes pleines à craquer, debout pour reprendre en cœur : « Toréador, prends garde à la mort... Toréador, toréador... »
Pour une surprise, c'est une surprise, une triple surprise :
1/ les adversaires sont déjà en tenue de combat
2/ ils portent une cagoule
3/ Les 15 titulaires descendent du bus, les 15 remplaçants restent à l'intérieur !
- Hep, l'Anguille de qu'es aquò ?
L'Anguille nous rassure :
- Ils ont eu vent de notre réputation alors ils mettent une cagoule pour ne pas risquer des représailles.
Et pourquoi 15 remplaçants ?
C'est pour la deuxième mi-temps : ils craignent de ne pas tenir le choc.

Déjà les trois arbitres s'élancent sur le terrain suivis par les encagoulés portant le maillot de « la Requinque ». Nous emboîtons le pas sous les couleurs retrouvées du Rugby Club Village... Ambiance : le vélodrome de Marseille !
Face aux tribunes, épaules contre épaules, nous attendons notre hymne :
« Es lo curat de Castelnau
Es lo curat de Castelnau
Que pissa al leit que dìs que plòu... »

C'est la goutte qui fait déborder l'émotion de notre deuxième ligne « Despenja-figa ». C'est une armoire mais il a un cœur de rossignol : il éclate en sanglots... Magiquement, l'Anguille lui passe l'éponge.
Au tour de l'hymne des encagoulés... De la musique-techno ! Ils croient nous impressionner. Dès la dernière note, on te leur fait péter un haka plus noir que les All blacks.
Le stade a la chair de poule, l'école de rugby appelle : « Maman ! » Les projecteurs du stade ont des chutes de tension... Dommage que trois d'entre nous sont saisis par des crampes. Tout anguille qu'il soit, l'Anguille a du mal à décramper 3 crampes à la fois.

Vous avez remarqué que lorsque je cite les copains, je les nomme par leur surnom. Au Rugby Club Village, c'est une tradition : nous nous appelons par le surnom de famille ou de l'école de rugby.
En tronche : la Bombe, Cambafol et Souffle-au-cœur.
Deuxième latte : Despenja-figa et Elastoche.
Troisième ligne : Caramel et les frères Patch : Combine et Rotule.
Demis : l'Escapat et Mozart.
Trois quart centre : Tricotin et Quo Vadis.
Arrière : mister Mark.

C'est le coup d'envoi, le plus beau moment du match. Comme au ralenti, notre première ligne se porte en protection de Caramel qui se déploie flanqué des frères Patch. Chloroch ! la déferlante... Quand on a rouvert les yeux, le ballon passait déjà entre nos poteaux. Ciel ! 7 à 0. Nous n'avons rien compris, sauf l'Anguille qui était debout sur le banc de touche pour asticoter « Caramel » :
Je te savais myope mais pas presbyte !
A « Mozart », notre ouvreur, de rouvrir les hostilités. Autrefois, nous l'appelions « Mozart » car il jouait de ses pieds comme Mozart de ses mains. Pim ! il envoie le piano dans les 22 adverses. De suite, on comprend que sa carrière dans l'armée l'a conservé en forme.
Touche !... A présent que nous sommes au pied du mur, nous pouvons faire la comparaison : le mur encagoulé respire comme une cage à muscles; le nôtre est boursouflé de bosses et de lézardes comme un hangar d'antiquaire.
(C'est dur de vieillir !)
Nous avons cependant confiance en notre sauteur : Elastoche. Sa détente était telle qu'il explosait les lacets de ses crampons. Une seule touche a suffi pour constater que le poids de son cul avait pris le dessus sur sa détente. Même à 7, nos avants ne sont pas parvenus à lui faire l'ascenseur.
(Putain, c'est dur de vieillir !)
Le remède fut trouvé par « Cambafol », notre talonneur. Plutôt que de jouer le ballon, il se pendait à la cagoule du sauteur. La tactique fut payante. On la généralisa, elle nous donna notre premier essai .
Nos adversaires auraient pu choisir de tomber la cagoule. Non, ils préférèrent la fixer en la mordant de toutes leurs dents. Et nous endurâmes 15 points de plus. Rien que sur des conneries !...
« Mister Mark », notre arrière, jadis il avait un aimant entre les mains. Avec l'âge, l'aimant s'était désaimanté et en faisant un marque, il a fait marquer l'adversaire. Quant à « Quo Vadis », notre trois quart centre, il restait fidèle à l'étymologie latine de son surnom : « Quo Vadis » : où vas-tu ? Son art de crocheter s'était même bonifié avec l'âge. Dommage que l'âge le déboussola au point de le faire tricoter contre son camp. « Quo Vadis », où vas-tu ? Il va aplatir un essai dans nos en-buts et il laisse le ballon pour embrasser « Tricotin » tant il est fier de son exploit. Un cagoulard n'eût qu'à se baisser pour creuser le score.
(Putain, c'est dur de vieillir !)
Debout sur le banc de touche, l'Anguille moulinait la caisse de la pharmacie comme pour dire : « Ouvrez la boîte à gifles ! »
« Rotule » obéit aussitôt. Sur un maul, il laboure un « rucking » qui aurait défoncé une vigne « clabée » par trois de sécheresse. La réponse a été immédiate. Introduction cagoularde : le 9 commande avec un accent sicilien : « Una pizza por lo 6 ! ». Peuchère, l'Anguille a retrouvé la rotule artificielle de « Rotule » dans sa coquille, c'est-à-dire : dans le slip en dur qu'il a mis pour se protéger les noix.
(Putain, c'est dur de vieillir !)
Nous voici à 14 et l'Anguille qui ne veut pas rentrer car il se juge plus efficace sur son mirador : «  Combine, combine ! »
Pour une fois l'âge allait jouer en notre faveur : il avait tellement séché « Combine » qu'il serait rentré 4 « Combine » dans le short de « Combine ». Il se couche sur une balle perdue et discrètement fait glisser la béchigue dans la braguette de son short. Les mains dans les poches, il s'extrait de la mêloche comme pour aller prendre l'air côté fermé. Ni vu, ni connu ...
Essai ! brame l'Anguille.
L'arbitre se retourne et voit « Combine » assis sur l'ovale derrière la ligne. Essai accordé ! Transformé ! C'est bon, on remonte... Pas pour longtemps car on encaisse un drop et un essai avant la mi-temps.
(Putain, c'est dur !)

Nous sommes rentrés dans les vestiaires comme des grognards après la Bérézina. Seul l'Anguille est optimiste : « Vous les avez lessivés. Ils vont être obligés de faire rentrer les remplaçants. »
Clin d'œil à l'appui, il ajoute :
Il se pourrait même qu'il y ait des coupures de courant. Profitez-en !
L'autre optimiste est «  le Chat », notre ailier. Il n'a pas touché une balle de la première mi-temps mais il claironne :
Si vous m'en passez une, je l'envole en terre promise.
Et il se lustre les ailes, à rebrousse-poil, avec une espèce de baguette.

Dès la reprise, je fais une valise... « Le Chat » m'appelle... Je fixe et je le sers... Il refuse le trou, se traîne vers son vis-à-vis qui ne supporte pas la charge, ricoche sur l'arrière foudroyé à son tour, roule à l'essai en finissant de se décharger sur un troisième ligne du second rideau. Les 3 électrocutés par le Chat n'en reviennent pas de son électricité statique.
(Putain, il y a des fois que c'est bon de vieillir !)

Cet essai fut le tournant du match. L'adversaire accusa une chute de virilité qui correspondit d'ailleurs à une baisse de tension dans les projecteurs du stade. Il multiplia les remplacements et les remplaçants se montrèrent plus respectueux de notre âge. Cela ne veut pas dire qu'ils ne voulaient pas gagner. Si, mais ils y mettaient les formes.
Nous, les vieux crampons, étions si férus de revanche que nous restions aveugles aux formes plus arrondies qui se présentaient à nous... jusqu'au moment où le score s 'équilibrant, nous avons relâché sur le fond pour interroger les formes... Les contacts devinrent plus humains, les touches moins furtives, les empoignades plus gouleyantes. La partie devint magique, sous des projecteurs qui se sont tamisés d'un halo pourpre pour ressembler aux lunes rousses des Toussaints d'antan.
« Maul », cocotte, balle aux pieds, balle à la main, main au panier, tout entra en harmonie avec cette nuit des vieux crampons qui fit passer le rugby à la troisième révolution de son histoire. Ce n'était plus l'archeo-rugby de nos papètes, ni le top-rugby de nos petits fils. C'était devenu ce que les anglo-saxons appelleront le « rugby-genre » : une inter-sexualité de l'olive de haute compétition.
Même « Rotule », à cloche-pied, a voulu retrouver sa place. Quant à l'Anguille, il n'était plus sur le banc de touche. Il avait rejoint le PDG de « la Requinque » dans la cabine de télévision qui filmait maintenant à l'infra-rouge. Ils se félicitèrent du match. La troisième mi-temps s'avérait prometteuse et plus prometteuse encore l'implantation de « la Requinque » en pays d'Ovalie.
Cette maison de retraite pour anciens rugbymen affichait complet avant d'avoir posé la première pierre. Ses rugbynettes étaient en train de perdre le match mais de gagner les vieux crampons du Rugby Club Village au top-niveau d'une retraite enchanteresse.

Claude Alranq