Syndicat, vous avez dit: «Syndicat ?»

Le monde et la culture
Le monde contemporain traverse une immense révolution culturelle et technologique.

Tous les peuples, leurs langues et leurs cultures, leurs conditions de vie et leurs aspirations au bonheur pourraient en profiter. Cependant la crise frappe, la faim s’étend, la guerre tue, et la Terre elle-même rappelle que la vie n’est pas une donnée exempte de garanties.
Le marché économique devient mondial et la mondialisation aux mains des grandes puissances financières, politiques et médiatiques naufrage les producteurs et réduit la diversité biologique et culturelle au seul dictat du productivisme immédiat.
La tendance au marché unique pousse à l’uniformisation des expressions linguistiques et artistiques,  et à la monopolisation des moyens de production et de communication. Les industries culturelles prennent possession de la planète, non seulement pour marchandiser les œuvres, mais aussi pour créer les modes, les modèles et les formes de représentation sociale et culturelle qui coloniseront mentalement les humains afin d’ orienter leur comportement et leur consommation.
Là où jadis des milliers de poètes, conteurs et musiciens transmettaient  des visions du monde et les savoir-être-et-faire qui vont avec, le marketing arrive et procède froidement pour vendre vite-souvent-et-plus   des « produits » standardisés.
Comme maître Cornille voyait disparaître les moulins à vent, les artisans individuels et collectifs des cultures « populaires », « nationales » ou « ethniques » voient s’appauvrir la fertilité des patrimoines et se réduire l’impact réel de la libre créativité . Ils se demandent jusqu’où ira cet impérialisme du politique, du médiatique et de l’argent.
Aujourd’hui, il ne fait plus de doute que cet impérialisme creuse sa propre tombe mais son aveuglement est tel qu’il  peut entraîner
avec lui les sources mêmes de la vie.

L’alternance (ou plutôt l’intercurrence)
Contrairement au métier de maître Cornille, les métiers des arts ne cessent de captiver de plus en plus de jeunes. Cet acte d’espérance ne trompe pas sur les réels et prochains besoins de l’humanité en matière culturelle et artistique.
Si l’offre augmente, c’est qu’elle est dans la nature du monde à venir. L’imaginaire et ses traditions sont indispensables à la progression sociale, technologique et scientifique des sociétés.  Ce qui n’est pas dans l’évolution normale du monde, c’est que la demande soit accaparée par les banquiers et leurs industries media-culturelles..
Ce n’est plus la qualité et la diversité des « œuvres » qui décident du choix des publics, mais l’efficacité conjuguée des opérations commerciales et des combinaisons politiques. Soit l’artiste arrive à se « vendre », soit il disparaît. Soit une culture arrive à se marchandiser, soit elle disparaît. Soit une espèce végétale ou animale arrive à se labelliser, soit elle disparaît. Mais qui est assez génial pour prévoir l’urgente inconnue des nécessités de demain ? Personne ! Et c’est peut-être bien pourquoi la nature préfère l’apparente inutilité du multiple à l’utilité sensationnelle de l’Unique.
Bref, nous modestement artistes, nous devons unir nos différences contre une mort programmée, et au nom d’une vie sans hiérarchie
 exclusive.  

La nature double ( ?) de l’artiste
Le travailleur artistique a la réalité d’un travailleur comme les autres – et à ce titre le syndicalisme est un régulateur social quasi-naturel. Il a aussi la réalité d’œuvrer sur la matière « subjective » qui constitue l’environnement  idéologique, psychologique, ethnique, spirituel…de l’espèce humaine - et à ce titre l’esthétique est un différentiel « asocial ».
 Le travailleur-artiste est donc confronté cruellement à la question : travailler pour survivre et créer  pour libérer un ressenti qui n’a que faire des règles et règlements.

Le travailleur-artiste a également une 3ème nature. Son exclusion ou son hégémonie la rendent inconsciente. L’artiste la partage avec ses semblables dans l’espace-temps culturel que les sciences humaines appellent l’ethnie, c’est-à-dire : un savoir-vivre ensemble hérité de l’Histoire et de l’environnement naturel, lesquels  disposent d’une créativité particulière en ce sens qu’ils génèrent une langue et une culture singulières. Cette créativité, les Etats-nations s’en sont emparés pour en user au titre de l’identité nationale et en abuser au nom d’un universalisme qui n’est qu’un ethno-centrisme déguisé. Cette créativité, les vaincus de l’Histoire s’en sont désemparés pour la « subir » à l’état de patois-et-traditions disqualifiés ou l’activer au bénéfice d’une ressource d’originalité.
Il demeure que cette créativité existe, qu’elle est collective, qu’elle habite tous les usages du parler-manger-gestuer-habiter-prier-entreprendre ou abandonner… et qu’elle sait aussi exister dans l’absence, l’échange et la pluralité.
Qu’il le veuille ou non, « l’artiste » a 3 cordes à son art.

Depuis l’origine des arts, « l’artiste » trimbale ses 3 natures avec plus ou moins de bonheur, plus ou moins de conscience, plus ou moins d’opportunité. Trois grandes étapes ont redistribué ces données :
le passage de l’ « ethno-artiste » (sacro- naturel) à l‘ « artiste professionnel » (Antiquité)
le passage d’une professionnalité sans droits (l’Ancien Régime) à une professionnalité de droits formels (les Républiques)
 le passage d’une professionnalité critique (citoyenne) à une professionnalité de résistance (aujourd’hui).
Certes le classement est schématique. Il n’en dit pas moins un fait incontournable :  l’artiste  a dû jouer de ses 3 « natures » au prorata de leur efficacité de survie. Il est passé d’une fonction collective quasi-sacrée et transdisciplinaire à un statut social personnel, aléatoire et disciplinarisé. Le syndicalisme l’a accompagné sur un petit bout de parcours, celui qui correspond à sa nature la plus sociologique .
Les enjeux actuels appellent-ils le syndicalisme à revisiter les données ?

De la nature historique du métier
La constitution de l’Etat-nation français s’est réalisé à partir du Moyen-Age sur un non-dit ou un mal-dit : la négation culturelle des provinces et des classes populaires de France.
Les classes dominantes (royales, impériales puis républicaines) ont normalisé (« normativé ») les langues, les us et les coutumes, ainsi que les appartenances de classe.  Les provinces et les travailleurs ont payé la majesté culturelle de la « capitale » et n’ont reçu en échange que des factures à honorer et des modèles à imiter, au mépris même de leurs origines et de leur authenticité. Le XVIIIéme siècle a très légèrement modifié le procédé en accordant aux auteurs (présélectionnés) un droit de propriété. La Révolution a manqué d’idées et s’est rapidement heurté aux bien-pensants des Académies. L’Empire a rétabli le statu quo antérieur. La 3ème République a cru le compenser en décrétant l‘ école laïque et obligatoire mais elle n’a pas voulu sortir du cadre centralisateur et elle l’étendit même aux colonies sous prétexte d’ universalité et de progrès social… Bref, l’ethno-centrisme de l’Etat-nation francien s’étendait, uniformisant les cultures au profit d’un marché « national » qu’il va vouloir protéger et étendre, en mobilisant, x fois, les citoyens pour les causes glorieuses que nous connaissons…
Le processus centraliste est en marche. Il ira de la France, à l’Europe et à la mondialisation. Sur le plan linguistique, culturel et artistique, il pénalisera les inspirations populaires, prolétaires, provinciales et coloniales. Seules les avant-gardes artistiques et décolonisatrices lui résisteront. C’est à présent dans ce passé qu’il faut retrouver les données en se posant franchement la question d’une « tradition à la française », tout en dénotant ses aspects réactionnaires et ses aspects libérateurs.

Une tradition « à la française »
A l’image de ses paysages et de ses ressources, la France est un pays de traditions. Son unité politique s’est réalisée contre elles, au point même que le concept de tradition en a été affecté. La langue officielle réduit ce concept  à l’état bon enfant-bon marchand de « folklore » ou à l’état suspect de « comportement communautariste anti-républicain ». Ce faisant, l’élite « française » fait l’économie d’une analyse anthropologique et d’une clarification entre Etat et Nation, entre art et culture, entre tradition, conservatisme et progrès.
La tradition relève d’ « un temps long », elle indique non pas une identité-fossile (ou transcendantale) mais une tendance qu’une (ou des) communauté(s) culturelle(s) politiquement nationalisée(s) entretien(nent)t et répète(nt) sous la pression des facteurs de conservation et des facteurs d’évolution.
Si nous prenons l’exemple du théâtre français, nous notons l’hégémonie récurrente d’une force conservatrice institutionnalisée par la raison d’ Etat à partir du XVIIème siècle, force qui reste en contradiction permanente avec d’autres forces. Les forces populaires et provinciales étant a priori disqualifiées par l’Académie et ses filiales ( Comédie française ), ce ne sont que les tendances commerciales et avant-gardistes du théâtre qui disputeront à l’Etat le monopole, jusqu’au moment où les institutions d’Etat sélectionneront  une partie de cette offre pour la faire entrer dans le « répertoire national »… et sa provende.
A partir des symbolistes et des naturalistes (fin du XIXème), un autre pôle tend à s’instituer : « le théâtre d’art », c’est-à-dire un « lobby « résultant de l’apparition des metteurs en scène, lesquels tenteront de justifier entre le secteur commercial (boulevard) et le service d’Etat (académique) un espace de recherche et d’autonomie.
C’est dans ce cadre que se risqueront les premières tentatives de décentralisation ( d’Antoine à Copeau). A nouveau l’Etat re-interviendra pour prendre le train en marche et ce sera à la génération Vilar de réussir le pari de réconcilier (temporairement) Etat  et théâtre
dans la perspective d’un service public décentralisé et dans l’ambiguïté  du « désert culturel français » (banlieues et provinces).
Encore une fois, l’institutionnalisation va essouffler le processus de démocratisation et de renouvellement artistiques. A partir des années 1980, que ce soit en Avignon ou dans les réseaux « décentralisés », une normalisation esthétique dorée s’accomplit par le truchement du ministère, de ses DRAC, des notables provinciaux et des médias bon teint. C’est le retour en force d’un nouvel académisme et d’un nouveau type de consumérisme par l’avènement de politiques culturelles succursalistes et faussement décentralisatrices qui cassent ce que Vilar avait essayé d’initier : rendre la parole artistique à celles et à ceux que l’Histoire (royale, impériale ou républicaine) leur a enlevée.
Comme toujours, l’autre Histoire  est au rendez-vous. Elle ne paie pas de mine mais sur le terrain elle sème les vocations qui correspondent aux nécessités de l’avenir. Dans les quartiers, les francophonies, les régions, à l’école, à la veillée, à l’hôpital, dans la rue, à la fête et au barnum…, des individus, des groupes, des initiatives qui n’ont de titre que leur (relative) indépendance poursuivent ce que la tendance non-institutionnelle et non-commerciale de la « tradition française » fomentait : une expression de proximité, de représentation sociale, sexuelle  ou géographique, de transdisciplinarité, d’inter-culturalité, de transgression, de partage…
Certes le succès n’est pas toujours au rendez-vous, certes la professionnalité a encore à gagner, certes  la durabilité n’est pas toujours garantie, certes la forme n’a pas encore trouvé sa raison… mais le phénomène est là. Et là encore, le business et l’Etat viennent et viendront dévoyer ce que la vie et l’envie cautionnent.

L’éternel retour du tiers exclu
Le syndicalisme nous a appris à nous défendre socialement. Cette défense est essentielle à présent plus que jamais. Mais l’attaque que nous subissons n’est pas que sociale. Elle s’en prend aux 3 natures de notre personne et à la nature historique de notre métier. Pourtant cette agression permanente ne tarit pas l’alternance des chantiers…

Ce qui se passe en France se passe ailleurs, sous d’autres formes… Ce qui se passe ailleurs et ici a maintenant ceci de commun : que nous sommes tous dans la même dérive  et que cette mondialisation oblige au changement et que ce changement ne se contentera pas des petites ristournes que le re-équilibrage cyclique des évolutions traditionnelles pouvaient laisser espérer.
Ici comme ailleurs, nous sommes dans l’urgence d’un changement de civilisation qui nous oblige à re-interroger le phénomène culturel … et par conséquent la place et l’action du syndicalisme.
Doit-il demeurer le nécessaire avocat des conditions de vie et de travail d’une corporation ? Doit-il assumer plus concrètement que notre corporation porte au delà de sa fonction sociale une mission que l’Histoire a volontairement amputée pour que règnent en maître absolu l’économique et le politique sur le destin de l’humanité ? Doit-il avoir l’humilité de comprendre plus sérieusement le « local » à partir duquel il procède pour agir plus radicalement sur l’ « universel » auquel il aspire ?
Et si l’un était la condition réciproque de l’autre ? Et si la déontologie du métier était l’esthétique de ceux qui le font ? Et si l’esthétique de ceux qui le font travaillait à l’éthique du monde ? …

Bien sûr nous ne sommes, parmi les travailleurs, que des intermittents qui ne voient pas plus loin que le cachet qui danse sur les ondes de l’ applaudimètre que nos subventionneurs et nos sponsors n’écoutent que par on-dit. Cependant nous portons encore les traces d’une origine où nous pouvions nous passer des Etats, des marchands et des dieux. Et c’est pourquoi notre passion des arts est devenue inacceptable à ceux qui ne font d’eux qu’une vitrine électorale ou un uniforme pour scander les morts à consommer.
Il reste que nous refusons la mort et que notre appétit de vivre appelle à un syndicalisme de la pleine existence.


                                                                         Claude Alranq