Marama

Il était un paysan africain qui s’appelait Balla. La récolte avait été mauvaise, le recouvreur d’impôts était venu saisir son âne. Balla était sans force et sans espoir. Assis sous le karité de son champ, il tente l’impossible :
Engèni de la brossa, fai de ieu un òme blanc. (Génie de la brousse, fais de moi un homme blanc)
Le feuillage du karité s’agita et la voix du génie des lieux lui répondit :
D’accòrdi Balla, mas pas jamai tornaràs negre, pas jamai tornaràs veire ta femna,
tos enfants, tos amics. (D’accord Balla, mais plus jamais tu ne reviendras noir, plus jamais tu ne reverras ta femme, tes enfants, tes amis)
Balla était si désespéré qu’il accepta.

Devenu blanc, il quitta son village de brousse et s’en alla vivre à Paris. Comme il était travailleur, il fit des économies et il put s’acheter une trompette comme il en avait rêvé toute sa vie. Les progrès furent sensationnels. Au bout de quelques années, il rivalisa avec les plus grands trompettistes de sa génération. Les publics n’en revenaient pas qu’un blanc puisse à ce point chanter l’Afrique. Pourtant Balla savait qu’il ne faisait que jouer la vie qu’il avait eu autrefois, quand il était noir, black, nègre…

Le succès dura plusieurs années mais un beau jour sa trompette bafouilla, hésita, se tut. Balla comprit que sous sa peau blanche, l’inspiration de l’Afrique disparaissait et ce silence lui devint insupportable. Il décida de tourner la page. Il se maria à une blanche, il quitta Paris pour New York, il renonça à ses rythmes… Mais sa trompette devint froide, blasée, savante, comme celle d’un blanc trop sûr de son talent. Il ne toléra pas. Il divorça, il retourna à Paris, il replongea dans ses anciens rythmes… Cela ne lui suffit pas, il sauta dans un avion. Direction de Bamako !

À Bamako, il prit un taxi de brousse. Il lui commanda d’aller dans son village. Le taxi ne put l’atteindre : la brousse avait tout envahi. Il demanda au taxi de le mener au village voisin. Là, il rencontra le plus ancien des villageois :
Connaissais-tu dans le village voisin la famille d’un paysan qui s’appelait Balla ?
– Òc, me soveni de la familha d’un Balla. Se racontava qu’el a desparegut, mas que sa familha es anada a Bamako quand la secadura es venguda… (oui, je me souviens de la famille d’un certain Balla. On racontait qu’il avait disparu et que sa famille est allée à Bamako quand la sècheresse est apparue…)
– Que sont-ils devenus ?
– On dit qu’ils sont tous morts, sauf une fille, una filha del nom de Maramà. (une fille du nom de Maeama)

Atterré, Balla se fit reconduire à Bamako. Durant des jours, il chercha et rechercha des parents, des amis, de vieilles connaissances qui auraient pu recueillir sa fille. Peine perdue : plus d’amis et pas de Marama !

Avant de reprendre l’avion pour Paris, Balla entra dans une boîte de nuit. Il voulait oublier, se noyer dans la boisson, la musique, « s’éclater » comme un blanc qui a le « blues »… L’orchestre jouait une de ses compositions et sur la piste, une fille dansait. Noire, belle, défoncée, comme si cette musique l’envoutait… Balla lui aussi fut envouté par sa danse, il sauta sur la piste et partagea son délire. Et plus l’un bondissait que l’autre tournoyait… Quand la musique cessa, il tomba à genoux, elle se pendit à son cou… C’était trop fort, Balla l’emmena dans sa chambre. Avec elle, il retrouva l’Afrique, vraie, nue, immortelle. Peut-être, la dernière fois qu’elle viendrait à lui.
Au petit matin, il lui donna quelque argent et la raccompagna. En faisant sa valise pour retourner en France, il s’aperçut que la fille avait oublié son collier sur le lit. Le médaillon du collier était une tête d’antilope. Une tête d’antilope comme celui de… Il retourna le médaillon. Au dos du médaillon était gravé : Maramà.

Balla ne chercha pas à la retrouver, ni au night club, ni dans Bamako. Il n’eut qu’une obsession :
retourner dans son village, défricher le chemin qui mène à sa case, défricher le sentier qui mène à son champ, et dans son champ regagner le karité pour appeler :
Génie de la brousse, j’ai assez payé. Fais-moi redevenir noir comme l’était mon père, le sage
Yaya. Fais moi redevenir noir comme l’est ma fille, la belle Marama…
Dans le karité, le génie de la brousse ne répondit pas. Balla insista :
Génie de la brousse, j’ai assez payé. Fais-moi redevenir …
Il cherchait les mots en bambara et il ne les trouvait pas..
Noir comme l’était… comme l’est ma fille, Marama.
Balla comprit que le génie de la brousse ne répondrait pas. Peut-être que la sècheresse l’avait tué lui-aussi.

Alors Balla décida de rester dans son village, de le défricher, de le faire renaître, de reconquérir sa peau noire. Et il défrichait, et il plantait, et il semait… Le tam-tam de la brousse vanta sa vaillance et d’anciens villageois le rejoignirent et l’aidèrent, tout en se demandant pourquoi ce blanc travaillait comme un « nègre ».
Et ils défrichaient, et ils plantaient, et ils semaient… Le soir, Balla restaurait la case de ses ancêtres. Il la restaura belle et gaie. Mais quand il voulut l’habiter, les gens lui rappelèrent que cette case appartenait à un certain Balla, et que lui-seul ou ses descendants avaient le droit d’y demeurer.
Balla ne dit mot. Il retourna sous le karité de son champ, il saisit la trompette et sa trompette chanta l’immense malédiction d’un pauvre homme condamné à vivre toute sa vie en dehors de sa peau. Et il jouait, il jouait, il jouait… et des gouttes de pluie commencèrent à tomber comme des notes de musique sur la terre craquelée.
Balla s’arrêta, la pluie cessa. Balla reprit, la pluie aussi.
Dans sa rage de vaincre, Balla s’était initié au secret de l’eau et du feu.
Et ils défrichaient, et ils plantaient, et ils semaient… Quand la fatigue les tenaillait, Balla jouait, la pluie revenait, les réconfortait… Balla était heureux, la sècheresse reculait. Balla était heureux, le village renaissait. Balla était heureux mais sa peau restait blanche.

Un soir, qu’il se reposait sous le karité de son champ, une voix l’interpella d’au-delà du feuillage. Aussitôt, surpris, il réagit :
Génie de la brousse, est-ce toi ?
Òc, es ieu Balla. Torna dins ton vilatge, dintra dins la casa de tos aujòls e veiràs. (Oui, c’est moi. Retourne au village, rentre dans la cas de tes ancêtres et tu verras)
Balla courut vers le village. Il entendit battre le mortier dans la case des siens. Sur le seuil, une petite fille métis jouait… Instinctivement, Balla décrocha le médaillon à tête d’antilope qui pendait à son cou et il le passa au cou de l’enfant qui manifesta sa joie :
Me’ci, M’sieu.
Alors Balla saisit son instrument et son allégresse devint trompette, trompette, trompette…

Dans la case des ancêtres, Marama déposa le pilon et alla voir le musicien de la rue. Elle le vit noir et superbe, superbament nosat a sa trompeta e davant el, la pichòta filha que dansava…. (superbement noué à sa trompette et devant lui, la petite fille qui dansait…)
Quand la petite fille aperçut sa maman, elle se précipita pour lui montrer le médaillon que le musicien lui avait donné. La mère reconnut la tête d’antilope. À son dos était gravé : Maramà.
Elle ferma les yeux. La musique lui disait :
– Maramà, Maramà, ton nom es grana de memòria et lo boton del Levant…(ton nom est graine de mémoire et le bourgeon du Levant)

( dans : Sous le grand palabrier, 1990 )